Passager de la nuit épisode 5 : Gaël

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« Allô ? Emma ? C’est Gaël ! Qu’est-ce que tu fiches, bon sang ? Décroche ton téléphone ! J’espère pour toi que tu n’as pas oublié de le recharger… ça ne m’étonnerait pas de toi ! Si ce n’est pas le cas, sois mignonne : passe-moi un coup de fil pour me rassurer. Et puis, même si je ne suis pas fan des bonshommes qui font la tronche dans un coin d’ombre, j’aimerais bien savoir ce qu’il en est de ta peinture ! Comment s’est passé ce second entretien ? Ils vont t’aider ou pas ? Rappelle-moi Choupette ! Bisous… »
Je raccroche en souriant. « Choupette »… elle a toujours eu horreur de ce surnom. C’est sa soeur qui le lui avait donné. Choupette, c’était le nom du caniche de monsieur Duriol, tout au bout de notre rue. Un animal qui subissait les excès de sa maîtresse sans enfants, laquelle comblait ainsi un vide. La pauvre bête était toujours tondue de manière excentrique, portait des colliers, des manteaux ou même des chapeaux ridicules. Parfois, le toiletteur poussait le zèle jusqu’à lui faire une teinture… Ah, le fou rire que nous avions piqué tous les trois en découvrant un caniche rose, paré de rubans et de dentelles ! Paty, la soeur d’Emma, qui n’appréciait pas d’avoir en permanence sa cadette dans les jambes l’avait donc surnommée ainsi… Celle-ci en avait été tellement contrariée que le petit nom lui était resté.
Elle a bien grandi depuis ! Enfin, physiquement parce que pour le reste, rien n’a changé. Elle est arrivée chez moi il y a à peine deux jours et l’appartement est sans dessus dessous ! Plus désordonnée que cette fille, ça n’existe pas ! Pour m’occuper les mains et l’esprit, je commence à ranger tout ce qu’elle a laissé traîner : vêtements, chaussures qui gisent sur le canapé, sur et sous les chaises, partout où mon regard se pose…
Mais comme diversion, c’est plutôt loupé. En saisissant un de ses chemisiers, je sens son parfum envahir mes narines. Elle avait rendez-vous ce matin, nous sommes au milieu de l’après-midi et je suis toujours sans nouvelles. Ce n’est pas normal : elle devrait être revenue ! Même s’ils l’avaient retenue, elle aurait pris la peine de me prévenir. J’attrape de nouveau le téléphone.
« Allô ? Emma ? C’est encore moi… Appelle-moi d’urgence tu veux ? Si je n’ai pas de nouvelles de toi dans l’heure qui suit, je préviens la police ! Alors ma vieille, si tu n’es pas coincée quelque part sans ton téléphone, t’as intérêt à trouver le moyen de me faire savoir que tout va bien ! Je ne bouge pas d’ici et j’attends ton appel. A plus tard ! Bisous ! »
Une heure ? Qu’est-ce qui m’a pris de dire une chose pareille ? Je tourne comme un lion en cage. J’ai le sang qui bouillonne. J’ai horreur d’attendre et attendre dans l’inquiétude, c’est pire que tout ! Emma va penser que je suis cinglé. J’aurai de la chance si elle ne m’envoie pas sur les roses. De quel droit je lui demande des comptes ? Quand nous étions gosses, c’était plus simple. Elle en pinçait pour moi et tout ce que je disais était parole d’évangile… celle qui m’intéressait à l’époque, c’était Paty. Mais je l’aimais bien ma Choupette et je la laissais s’accrocher à moi.
A l’adolescence, elle avait fini par prendre son indépendance. J’avais eu envie de casser la figure au premier garçon avec lequel elle était sortie, puis au second, puis à tous les autres… Elle ne me regardait plus de la même manière. Non, c’était plus simple que ça : elle ne me regardait plus du tout. Pire, elle avait commencé à prendre ses distances, ne me saluant plus que de loin. Quand Paty était partie étudier à l’Université et m’avait oublié à son tour, notre trio était mort depuis longtemps.
Je jette un coup d’oeil à la pendule : l’heure est très largement écoulée. J’en suis certain maintenant. Il est arrivé quelque chose à Emma. Je fais le tour des options qui s’offrent à moi : d’abord prévenir sa famille… Facile ! Emma a laissé son agenda, j’ai tous ses numéros. J’essaie d’abord chez sa mère… mais évidemment sans succès. Madame Le Verdier, depuis que ses filles sont assez grandes pour se prendre en charge, passe son temps à voyager. Je tombe sur une messagerie électronique.
Il ne me reste que Paty. Voilà des années que nous n’avons eu aucun contact. Elle est sortie de ma vie sans que je ne m’en aperçoive. Ni fâchés, ni tristes, nous nous étions séparés pour vivre chacun de son côté. Mais je me sens un peu coupable de n’avoir jamais pris de ses nouvelles. J’espère seulement qu’elle ne va pas me raccrocher au nez.
Au bout de quelques sonneries, j’entends enfin sa voix… sur son répondeur. Je repose le combiné, furieux. Qu’est-ce que c’est que cette famille ? Aucune d’elles ne sait donc répondre à un appel ? C’est à croire que le problème est génétique… J’ai épuisé toutes les solutions. Il ne m’en reste qu’une : la police !
… La conversation n’a pas duré plus de cinq minutes. Je ne suis pas de la famille, Emma est majeure et elle n’a pas disparu depuis plus de quarante-huit heures. On ne peut rien faire pour moi.
Qu’est-ce qu’il leur faut ? Un cadavre ? Je ne décolère pas… Il faut que je la trouve et que je m’assure qu’elle va bien. Je vais commencer par aller à l’endroit où elle avait rendez-vous. Comment est-ce que ça s’appelait déjà ? La compagnie d’entraide ou un truc comme ça… Ah, non, ça me revient : c’était un comité ! Hélas, dans l’annuaire, des comités, il y en a des tonnes. Je vais dans la chambre d’Emma chercher des indices. Et là, Bingo ! Cette tête de linotte a oublié sa lettre de convocation. Je note l’adresse et je sors en coup de vent.
« 3 impasse Saint Martin »… c’est ici. Impressionnant ce bâtiment avec son hall tout en verre et les dizaines de caméras qui balaient l’entrée. L’hôtesse à l’accueil est réellement charmante, mais elle prétend ne pas avoir vu Emma… En fait, elle ne sait même pas de qui je parle. Je ne suis pas patient et puis l’angoisse m’étouffe. Alors, j’explose. Résultat immédiat. Un gars en costume arrive aussitôt. Il porte un badge où il est écrit : » Tom, Sécurité ». C’est un vrai malabar, il pourrait me jeter dehors en un clin d’oeil, mais il m’écoute poliment.
« Vous voulez parler de mademoiselle Le Verdier ? me dit-il. Un instant, je vais aller me renseigner. » Il réapparait au bout de quelques instants, flanqué d’un homme au crâne rose et luisant. Il se présente. Il préside le comité et c’est lui qui a reçu Emma. Il s’étonne que celle-ci ne m’ait pas prévenu. Elle est partie préparer son expositions avec une équipe de professionnels, mandatés par le CEMJE… Je ne dois pas m’inquiéter, ce sera l’affaire de deux ou trois jours. Il lui fera savoir que je suis passé.
Je me demande si j’ai vraiment l’air d’être un crétin. Est-ce qu’il s’imagine que je vais gober ça ? Pourquoi Emma serait-elle partie si vite, sans rien dire et surtout, en laissant toutes ses affaires ? Je lui dirais bien ses quatre vérités, mais je n’aime pas du tout l’expression du visage de Tom. Une expression dure et menaçante… Je me force à sourire, je remercie. Puis je me sauve.
Je rentre chez moi, je m’enferme à double tour, les tempes pressées entre mes doigts. Que faire ? Je crois que la pauvre Emma n’a jamais quitté le bâtiment du comité… Ces types sont louches. Ils me cachent quelque chose. D’ailleurs, à bien y réfléchir, je ne vois pas pourquoi le président se serait déplacé en personne.
La nuit est tombée, mais il n’est pas question que j’aille me coucher. Il faut que j’aille secourir Emma. Mais comment ? Je m’imagine, montant une opération commando pour la sortir de là… puis je chasse cette idée ridicule. Un bruit dans ma chambre me fait sursauter. Quelqu’un est entré chez moi. J’avais raison de penser qu’il se tramait un complot. J’attrape une statuette en bronze, un souvenir de mon oncle Félix, puis je me dirige dans le noir en suivant les murs.
Un sourire m’étire les lèvres en songeant au plaisir que j’aurai à assommer cette ordure de Tom….

A SUIVRE

 

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