Passager de la nuit épisode 4 : la rêveuse

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J’ai définitivement perdu le compte des jours, donc appelons-le
le Jour 1
Des sanglots m’ont réveillée. Je n’étais plus dans ma chambre et j’ai senti qu’on me portait. J’ai d’abord eu un sursaut de panique avant de voir son visage et de le reconnaître. C’était lui, mon visiteur nocturne… J’ai poussé un soupir de soulagement avant de me demander pourquoi il pleurait. Mais mon souffle m’a trahi une fois de plus et les pleurs ont instantanément cessé.
Il m’a serrée plus fort contre lui et a continué sa course. Le paysage défilait aussi vite que si nous étions dans une voiture… une voiture lancée sur l’autoroute ! J’ai fermé les yeux, puis j’ai posé ma joue contre son torse. Son coeur battait régulière et malgré l’effort , ne marquait pas la moindre accélération.
Nous avons traversé un parc, du moins me sembla-t-il. Il faisait nuit, j’avais du mal à distinguer ce qui se trouvait autour de moi. Lui, avançait sans hésitation. Peut-être connaissait-il la route par coeur ou alors, il voyais dans l’obscurité mieux que je ne le faisais. Il m’a emmenée dans une vieille demeure. Les volets étaient clos, elle semblait inhabitée, mais il a sorti une clé et nous sommes entrés…
L’intérieur était confortable et décoré avec goût… presque luxueux car certains meubles, certains objets semblaient anciens et hors de prix. Il a souri devant mon étonnement et m’a posée sur une magnifique bergère. Puis il a allumé le lustre et je n’ai pu retenir un cri d’admiration. Que cette pièce était belle ! Les murs étaient couverts de dessins au pastel et au fusain ravissants.
Il m’a prise par la main et m’a entraînée à l’étage où une chambre m’attendait… une chambre, que dis-je ? Une suite : avec salon et salle de bain !Il n’a pas prononcé un mot, mais a caressé ma joue très tendrement. J’ai attendu le coeur battant qu’il m’embrasse, mais ses lèvres ont juste effleuré mon front. Puis il s’est éclipsé et m’a laissée seule avec ma déception.

Jour 2 :
J’ai voulu ouvrir les volets de ma chambre ce matin, mais ils sont scellés… ainsi que tous ceux de la maison, comme j’ai pu le constater ensuite. En m’entendant m’acharner sur les fenêtres, il a surgi comme un fou et m’a poussée si fort que je suis tombée. Que voulait-il me cacher ? Je lui ai posé la question avec fureur et il a secoué la tête tristement.
Avec douceur, il a saisi mes doigts et m’a invitée à le suivre. J’étais encore fâchée de sa brusquerie, mais ma curiosité a été la plus forte et je lui ai emboîté le pas. Arrivés dans la cuisine, il s’est posté devant une des fenêtres. Les volets y étaient un peu disjoints, permettant à un fin rai de lumière de s’y glisser. Il a tendu la main et j’ai vu avec horreur sa peau se courir de cloques, là où la lumière la frappait.
J’ai compris alors pourquoi les volets étaient clos, pourquoi il se complaisait dans l’obscurité et pourquoi il préférait la nuit. J’avais déjà entendu parler de ces gens qui ne supportaient pas la lumière du soleil, souffrant d’une maladie appelée porphyrie congénitale. C’était la première fois que je rencontrais une personne victime de ce mal.

Jour 3 :

Que lui arrivait-il ? J’avais l’impression qu’il m’évitait… Le baiser qu’il m’avait donné dans mon appartement était resté désespérément esseulé. C’était tout juste à présent, s’il daignait poser ses lèvres sur ma joue ou sur ma main. On aurait presque dit que je le dégoûtais et qu’il regrettait ma présence.
Il ne me parlait pas non plus et ses yeux ne se posaient jamais sur moi ou alors brièvement et sans s’attarder. Se rendait-il compte du mal qu’il me faisait ? J’errais ici comme une âme en peine. Mon coeur débordait de chagrin. Sotte que j’étais, j’avais cru qu’il m’aimait que que c’était pour ça qu’il m’avait enlevée. Mais je découvrais soudain que je lui étais indifférente et les questions continuaient à me tarauder : Pourquoi ? Que me voulait-il donc ? Se plaisait-il à me faire souffrir ?
Les larmes coulaient sur mes joues. Je m’assis à même le sol, m’abandonnant complètement à ma peine. Je me sentais honteuse aussi d’avoir pris mes désirs pour des réalités. J’essuyai mon visage d’un revers rageur de la main. En pure perte car la source refusait de se tarir. J’entendis ses pas derrière moi, je devinai sa présence sans pouvoir m’arrêter de pleurer. L’humiliation était totale.
Dans un sursaut d’orgueil, je me suis tournée vers lui pour qu’il contemple les ravages dont il était responsable. Il avait l’air horrifié, blessé… « Tant mieux ! » me suis-je dit avec un peu de rancune. Pourtant, la seconde suivante ce sentiment s’était envolé tandis que je me retrouvai dans ses bras et qu’il me couvrait de baisers.

Jour 4 :

J’étais blottie dans ses bras, mon visage enfoui dans son cou quand il a commencé à parler. C’était le première fois que j’entendais le son de sa voix ailleurs que dans ma tête. Il avait un petit accent, slave peut-être, et une intonation grave et veloutée qui me charmèrent aussitôt.
Enfin, il se racontait ! Il s’appelait Thibault. Il n’était pas malade… enfin, pas comme je le croyais. Il était seulement très âgé, même s’il ne le paraissait pas. Cependant, le temps avait si peu de prise sur lui qu’il ne savait pas depuis quand il marchait dans ce monde. C’était incroyable, mais le plus stupéfiant, c’est que je le crus. Il parla longtemps de ce qu’il appelait sa maladie, de sa solitude, de son errance et de la façon dont il se nourrissait?
Il était tout pétri de remords, pour avoir pris tant de vies afin de sauver la sienne, pour avoir parfois dépeuplé des villages entiers (ce qu’on avait alors mis sur le compte de la peste) et surtout, pour n’avoir pas pris la mienne… Comme je m’apprêtais à protester, il couvrit ma bouche avec sa main pour m’expliquer : « Je ne suis pas allé au bout du processus avec toi et je t’ai condamnée à la même misérable existence que moi… par pur égoïsme, parce que je t’aime. J’aurais dû rester à l’écart, ne jamais t’approcher, mais je n’ai pas pu. Tes rêves étaient puissants, si puissants ! Ils m’appelaient irrésistiblement. Quand tu as commencé à rêver de moi, j’ai su que j’étais perdu. »
C’était stupide. Moi j’étais heureuse de partager son sort. Il me demanda ce que je ressentirais quand il me faudrait à mon tour tuer pour survivre car, disait-il, ceux que nous ne tuerions pas deviendraient comme nous et ce serait risquer la contagion. Je m’en moquais. S’il fallait ôter des vies, nous n’aurions qu’à rôder autour des prisons et nous en prendre aux assassins. Je l’aimais tant que cela ne me gênait pas de devenir un vampire, un démon ou… une buveuse d’âme, ainsi qu’il se nommait lui même. Du moment que nous restions ensemble, le reste importait peu. De toutes manières, il ne servait à rien d’en discuter puisque ma transformation avait déjà commencé.

A SUIVRE…

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